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L’eau qui apaise et celle qui engloutit


Vue paisible du lac de Tibériade au crépuscule : une eau calme au premier plan, une petite jetée avec une barque sur la gauche, et des collines arides à l’horizon sous un ciel clair.
Le lac de Tibériade

Pas de ville sans son fleuve, pas de village sans sa rivière ou tout au moins son ruisseau. Je le croyais, sans même le formuler, lorsque j’habitais en France. À mon arrivée en Israël, il y a plus de trente ans, la sécheresse m’a déroutée. L’eau m’a manqué, pas seulement pour étancher la soif ou arroser les jardins, mais comme présence familière, presque rassurante. Comme un axe vivace qui devrait traverser toute agglomération humaine. Ici, elle se faisait rare, discrète, souterraine ou lointaine. Les lits de rivières étaient à sec la majeure partie de l’année, et la pluie obéissait à un calendrier strict. Pas de précipitations en été. Rien. Pas même quelques gouttes.

J’ai trouvé fascinant le rapport presque amoureux que les Israéliens entretiennent avec l’eau. La première ondée devient un événement. Un ruisseau réveillé après l’orage attire les curieux comme un miracle provisoire. Une mare suffit à susciter l’émerveillement. Quant aux lacs et aux fleuves, ils prennent des allures d’expédition, de fête, presque de transgression. On ne se contente pas de les voir : on les célèbre.

Sans m’en rendre compte, j’ai adopté ce regard. Moi aussi, je me réjouis aujourd’hui d’une pluie estivale — mais ailleurs, car ici elle tiendrait du prodige. Moi aussi, je ralentis devant un filet d’eau, un bassin improvisé, une trace d’humidité persistante. Et puis, je nage. Comme si le corps cherchait à renouer avec cet élément qui manque tant au paysage.

La nouvelle Pour cause de perturbations est née de sentiments ambivalents : la fascination et la crainte. Les courants sont dangereux, tant dans la Méditerranée que dans le lac de Tibériade. Les crues soudaines peuvent emporter une personne ou un véhicule. Quand elle tombe enfin, la pluie s’acharne avec une violence rageuse — impossible de rester dehors sans être trempé en quelques minutes. L’eau qui apaise et celle qui engloutit. Celle qui promet la vie et celle qui menace de tout effacer. Dans un pays où l’on apprend très tôt à la respecter, à la mesurer et à l’attendre, l’imaginer déchaînée devient une manière d’explorer nos peurs les plus silencieuses — et peut-être aussi une étrange forme de soulagement.


Pour cause de perturbations

Par habitude ou par optimisme — croyaient-ils vraiment pouvoir revenir plus tard ? —, la plupart des anciens locataires avaient fermé leurs appartements à clé. Léa en avait pourtant trouvé un avec la porte grande ouverte et avait adressé un remerciement silencieux à ses propriétaires. Elle s’étonnait de la facilité avec laquelle elle s’était adaptée à sa nouvelle vie. Qui aurait pensé qu’elle finirait ainsi ? En SDF. Une vagabonde qui s’immisçait dans l’intimité d’inconnus et pillait leurs provisions. Elle mangeait leurs conserves, portait leurs habits et étudiait leurs albums de famille. Pour l’eau potable, il suffisait d’accrocher quelques récipients à une fenêtre ou un balcon. Au déchirement d’avoir à quitter son domicile — un débordement de la fosse septique l’avait rendu inhabitable —, avait succédé une curiosité mêlée d’appréhension, qui avait ensuite cédé sa place à l’ennui, un ennui majeur et débilitant qu’elle essayait de tromper par divers stratagèmes, comme, par exemple, la fouille systématique des armoires.

Cet appartement-là, au milieu d’un gratte-ciel, était le plus luxueux de tous. Elle y avait passé quelques jours tranquilles en compagnie de livres dénichés dans la bibliothèque. Lorsque les livres n’avaient plus suffi, elle avait quitté son refuge et avait entrepris de gravir les marches de l’interminable escalier. Sur le toit, prise d’une terreur qui l’avait jusque-là épargnée, elle avait failli s’écrouler. La pluie, impitoyable et drue, tombait sans répit. Le ciel, les bâtiments et les rues se confondaient dans la même grisaille, comme un aquarium qui se resserrait sur elle à l’étouffer. Elle s’était ressaisie, s’était approchée de la balustrade et avait observé, à l’aide de ses jumelles, le périphérique. Tracé sur le lit d’une rivière asséchée, les flots l’avaient inondé en premier. En surface, tout paraissait calme. L’eau avait noyé la longue file de voitures avec leurs occupants. Aucun son ni mouvement, à part ceux du vent et de la pluie. Même les oiseaux avaient quitté la ville. Elle regretta que les informations ne lui parviennent plus. Elle aurait voulu savoir ce qui se passait au Sahara. Le désert y refleurissait peut-être… Des régions jusque-là verdoyantes s’étaient-elles asséchées ? Elle imagina un pôle nord gris, parsemé de cadavres d’ours blancs et de manchots empereurs.

 De retour à l’appartement, elle se changea et s’équipa du mieux possible : bottes en caoutchouc, imperméable et chapeau de pluie. Malgré ses précautions, elle fut vite trempée, mais ne sentait pas le froid. Pas encore. Un pas et puis un autre. La monotonie l’apaisait. Elle pensa aux millions de personnes qui, parties se réfugier dans les montagnes, vivaient sous des tentes et grattaient le sol pour y trouver des racines. Ce déluge provenait-il d’une colère divine ? Elle-même avait commis des erreurs, bien sûr. Plus par indifférence ou bêtise que par volonté de nuire. Elle avait décidé de ne pas quitter la ville. La fin du monde seyait à sa propre dépression et allégeait sa souffrance. La mort, qui l’avait parfois séduite, viendrait à elle bientôt. Léa l’attendait désormais sans impatience.

L’eau s’engouffra dans ses bottes. Elle continua d’avancer, malgré l’inconfort physique et une angoisse sourde qui palpitait dans sa poitrine. Elle atteignit les premières vagues qui se brisaient au milieu des immeubles. Presque soulagée de se voir confrontée au danger véritable — cette gigantesque masse liquide qui finirait par tout engloutir —, elle se pencha, recueillit quelques gouttes au creux de sa main, les porta à sa bouche et s’étonna de leur trouver toujours le même goût. Elle se débarrassa de ses bottes et marcha jusqu’à la rue qui bordait la promenade. L’eau lui arrivait aux hanches et le courant menaçait de la faire tomber. Elle s’agrippa à un poteau et, fascinée par le spectacle de l’étendue dansante, savoura l’étrange sensation du sol ferme sous ses orteils.

Elle aperçut un mouvement. Le premier instant de panique passée, elle reconnut les dos courbes et les nageoires inclinées de dauphins. L’un d’eux nageait dans sa direction. Il dépassa l’abri d’autobus, traversa la rue, s’arrêta à quelques mètres, à la lisière des premiers bâtiments et sortit sa tête de l’eau. La bouche entrouverte, il semblait lui sourire. Elle éclata d’un rire sonore et avança vers lui. Les poissons et les mammifères marins avaient obtenu leur revanche. Quant à elle, peu lui importait de mourir affamée, noyée ou assommée par l’une de ces bêtes, qui paraissaient beaucoup plus dangereuses de près. Elle désirait, plus que tout, mettre fin à sa solitude.


À bientôt,

L. M. Rapp

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Laurence M. Rapp a grandi à Toulouse avant d’étudier à l’Université Paul Sabatier et a exercé comme dentiste pendant plusieurs années.  

 

En 2022, elle a publié son premier roman, Une effroyable beauté, un roman initiatique de fantasy, en 2023, De chair et de larmes, un suspense psychologique difficile à classer qui raconte le combat d’une femme dont la fragile santé mentale est mise à rude épreuve par l’agression des hommes et des bêtes.  

 

Elle réside actuellement en Israël avec son mari et ses trois filles et se consacre à l’écriture.

+972-545300546       laurence@lmrap.com

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