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« Effritement » 3

Une mère et sa fille, confrontées à la fin du monde… (suite et fin)

Autumnal fallen leaves, gouache on paper

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Où étaient passés les autres habitants ? Envoûtés par une fausse sensation de sécurité, la force de l’habitude ou par une inertie débilitante, se terraient-ils tous dans leurs appartements ? Où bien avaient-ils fui comme des bêtes s’échappant d’une forêt embrasée ? Elle ne resterait pas dans cet immeuble qui prenait déjà des allures de caveau. Elle encouragea sa fille à continuer jusqu’au prochain palier. Lorsqu’elles atteignirent le couloir, Libby s’écroula sur le sol et repoussa sa mère.

« Laisse… moi… tranquille ! »

Adèle s’avança vers la fenêtre qui luisait comme une écaille de poisson. Un éclair illumina l’embouteillage et les rares personnes qui couraient sous une pluie battante. La nuit ne tarderait pas à tomber. Le tonnerre, voix divine et colérique, la fit tressaillir. Dans ce pays désertique, la pluie apparaissait en trombe comme d’une déchirure et s’arrêtait d’un coup une fois la plaie refermée. D’après la météo, ce dernier soubresaut d’une série de précipitations violentes, s’achèverait bientôt. Avait-elle emporté des piles ? Elles pouvaient encore renoncer et retrouver la sécurité relative de l’appartement glacial et inondé. Non, elle ne supporterait pas cette passivité indécise ! Une porte s’ouvrit et un homme apparut :

« Tout va bien ? J’ai entendu des pleurs.

— Oui, oui… Ne vous inquiétez pas. Nous habitons au quinzième et avions juste besoin d’une pause.

— Je veux retourner à la maison, s’exclama Libby. Papa va rentrer et il ne nous trouvera pas.

— Ma chérie… Je comprends ton inquiétude, mais on ne sait pas s’il va nous rejoindre ici. Il aura peut-être la même idée que nous et partira aussi chez tes grands-parents.

— Nous avons décidé, dit l’homme, d’attendre jusqu’à demain. »

Il parlait d’un ton calme, mais la lumière qui se réfléchissait sur le verre de ses lunettes lui donnait l’expression d’une personne hagarde aux grands yeux écarquillés. Elle entendait les pleurs d’un nourrisson, des voix enfantines et, par intermittence, un contralto rassurant. Une injonction, « N’éclabousse donc pas ! Tu viens de te changer », des pas précipités… Une fillette apparut. Elle s’accrocha à la jambe de son père et les regarda d’un air inquisiteur. Si mince que sa longue crinière de cheveux bouclés paraissait disproportionnée pour son corps élancé. Le père posa la main sur l’épaule de sa fille et Adèle se força à sourire :

« Bonjour ! »

L’enfant ne répondit pas et continua de la jauger avec un sérieux déplacé chez une personne vêtue d’un pyjama orange. Des bottes en plastique rose pour elle et des chaussures montantes de randonnées pour lui. Lesquelles allaient tenir le plus longtemps ? Pourquoi ne s’étaient-elles pas désagrégées alors que les tuyaux s’étaient déjà effrités ? Une fibre naturelle entrelacée dans le plastique qui ralentissait sans doute le processus de destruction…

« Bon… Je ne veux pas vous déranger…

— Où allez-vous ?

— Chez mes parents, à Batzra… Je ne suis pas sûre de ma décision, mais personne n’en sait plus que moi, alors… »

Il hésita, regarda sa fille et la serra contre lui.

« Nos voisins d’en face sont partis aussi. Un jeune couple… Vers le nord, comme vous… Dans ces circonstances, quitter la ville semble raisonnable. Demain, nous nous rendrons chez mes beaux-parents. Ils habitent à Ein Karem.

— Un endroit magnifique ! Je l’ai visité plusieurs fois et j’ai adoré les ruelles si pittoresques…

— Ils possèdent une villa entourée d’un petit jardin. Pour les enfants, un morceau de terre paraît préférable à un appartement inondé…

— L’eau va cesser de couler, j’en suis persuadée, mais l’électricité ne reviendra pas de si tôt… »

Un bruit de serrure, une porte qui s’ouvre et une femme qui demande :

« Que se passe-t-il ? Il y a du nouveau ?

— Non, cette voisine… du quinzième, est en route pour Batzra avec sa fille. Elles se sont arrêtées un instant.

— Vous voulez partir maintenant ? Avec cette pluie ? Dans l’obscurité ? Nous, nous avons décidé d’attendre demain. Que se passe-t-il ? Tu te sens mal ? Entrez donc ! Cela vous changera les idées. Je vous aurais bien proposé un café ou un thé, mais… »

La femme, cheveux blond platine, bouche rose, yeux bleus étirés, élégante tenue de sport, hautes bottes ajustées, s’approcha de Libby. Une bouffée de parfum poivré… Le déodorant ! Adèle avait oublié de prendre le déodorant… Pas grave. Dans de telles circonstances, les émanations corporelles passaient au second plan. La femme se pencha vers Libby.

« Ça va ? Tu veux boire quelque chose ? »

L’adolescente, qui s’efforçait de se calmer, bredouilla « Non, merci, tout va bien… Je ne sais pas pourquoi je pleure… C’est juste que… »

Adèle s’approcha de sa fille, mais celle-ci la repoussa à nouveau et couvrit son visage de son bras. La femme esquissa le mot « désolée » avant d’ajouter :

« C’est normal de se sentir déboussolé. J’avoue que j’ai moi même paniqué…

— C’est aussi une incroyable aventure ! s’exclama l’homme en direction de sa fille. N’est-ce pas ?

— Pourquoi elle pleure ?

— Je ne sais pas… Son papa lui manque, je crois. Demain, nous partirons tous ensemble pour une longue marche. Comme nos ancêtres lors de la sortie d’Égypte, n’est-ce pas, Roni ? Nous en avons déjà parlé… Bon… nous allons vous laisser. Il nous faut bien dormir cette nuit parce qu’un grand jour nous attend. Bonne chance pour la suite ! Bonne chance à nous tous… »

Avant que la porte ne se referme, Adèle entendit l’enfant insister :

« Pourquoi elle pleure ? Elle va voir son papa ? »

Les sanglots de Libby se calmaient peu à peu. La femme proposa à nouveau d’entrer chez elle, mais Adèle refusa.

« Nous allons réfléchir à tout ça et prendre une décision. Au pire, nous retournerons nous réfugier dans notre appartement. »

Une fois les portes refermées, le couloir sombra dans un silence à peine atténué par le crépitement de la pluie sur la vitre. Un écran lumineux dans une salle obscure… Sans paysages colorés, acteurs bondissants ou dessins animés frénétiques… La monotonie déprimante d’un ciel chargé d’eau grise. Un passage vers un autre monde… Elle se souvint des attentats du onze septembre… De ces malheureux qui sautaient d’une tour pour échapper à la fournaise de l’incendie. Des griffures sur le bleu du ciel… Avaient-ils eu le temps de se recueillir ? Ou bien, acculés, réduits par l’effroi à un minimum de conscience, ils avaient plongé sans réaliser la signification de leur acte.

« On y va ? demanda Libby.

— Où ça ?

— Et bien, chez papi et mamie. Pas question d’attendre ici sans connexion internet ni électricité. Je préfère partir.

— Même chez tes grands-parents, internet ne fonctionnera pas.

— Qui sait ? Peut-être que la maladie n’a pas atteint le reste du pays ?

— La maladie ? Tu as raison… »

Elles reprirent leur descente. À chacun de leur pas, des éclaboussures joyeuses résonnaient contre l’indifférence des murs lisses. Elles croisèrent en chemin deux femmes essoufflées qui gravissaient les marches.

« Ne sortez pas ! Non, non… Abominable… La fin du monde… Qu’allons-nous devenir ? »

Adèle ne put obtenir d’autres renseignements que la description d’un embouteillage monstrueux qui immobilisait la ville et de gens trempés qui se hâtaient pour se mettre à l’abri. De façon étrange, leur affolement lui donna du courage. Avec un léger mépris, elle se dissocia de cette agitation intempestive. Lorsqu’elles atteignirent le rez-de-chaussée, elles s’immobilisèrent au milieu du hall. Peut-être feraient-elles mieux de rebrousser chemin et d’attendre dans leur tanière le lever du jour ou le retour du père. Était-ce irresponsable de quitter le seul abri à leur disposition ? Deux femmes sur les routes, en pleine nuit… Bientôt, les scènes de pillage et d’hystérie collective débuteraient, mais avec un peu de chance, elles seraient arrivées à destination. Leur famille se retrouvait dispersée et demain, le pays tout entier allait s’effriter. Sans communications, comment la police ou l’armée allaient-elles fonctionner ? Comment allaient-ils se défendre contre les criminels, les terroristes et les armées ennemies ?

« Nous avons atteint la première étape de notre voyage. Je ne sais pas ce qui nous attend par la suite… »

Les yeux de Libby s’assombrirent. Ses iris semblèrent s’agrandir jusqu’à envahir toute le blanc. Adèle s’approcha d’elle, la serra dans ses bras, embrassa sa joue, son front et ses cheveux. Elles vacillèrent, enlacées dans le hall désert, sous la lumière glauque du jour finissant.

« Allons-y. Je ne veux pas rester ici à attendre. »

Elles passèrent sans un regard pour les boîtes aux lettres — tout ça n’avait plus d’importance. Dehors la pluie s’était transformée en crachin qui taquinait la carrosserie des voitures abandonnées au milieu de la rue. Adèle ajusta le capuchon de son manteau et prit la main de sa fille.

« En route pour de nouvelles aventures ! »

Cette rengaine, qu’elle utilisait autrefois avant toute sortie familiale, arracha un sourire à Libby. Les voitures gisaient immobiles comme des cailloux dans le lit d’une rivière asséchée, mais le trottoir vide et luisant se déroulait à l’infini.



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